HUGUES PANASSIÉ

ET LE
BULLETIN DU

 HOT CLUB DE FRANCE

   TÉMOIGNAGES  

    Jacques Morgantini    
  Michel Perrin     Alain Massart  
  Paul Andréota     André Doutard  

Témoignage de Jacques Morgantini

J'ai rencontré Hugues Panassié pour la première fois en 1943, à Toulouse, où j'avais organisé une causerie avec lui à la Maison des Jeunes et de la Culture, et c'est moi qui ai eu le plaisir de passer les disques qui illustraient sa causerie, Nous correspondions déjà depuis quelque temps et, avec l'audace juvénile qui me caractérisait et me poursuit encore, je lui avais écrit que je trouvais qu'il était injuste dans ses jugements de l'époque sur Chu Berry et Sidney Catlett : rien de moins ! Il avait eu la patience de me répondre longuement, et courtoisement : cela laissait bien augurer de nos futures discussions amicales, mais parfois rudes sur la valeur de certains musiciens.
J'ai été, bien sûr, conquis par le personnage, dont je connaissais déjà tous les écrits parus dans la revue Jazz-Hot, N° 1 à 32.


Jacques Morgantini et Cootie Williams

Il m'a invité à lui rendre visite à Montauban, ce que j'ai fait rapidement. C'était, il faut le rappeler, pendant l'Occupation, et les trains Toulouse-Montauban avaient des horaires fantaisistes car les résistants faisaient souvent sauter les voies. C'est ainsi que, n'ayant pas de train pour le retour, j'ai dormi sur un matelas dans la discothèque, entouré de milliers de disques aux étiquettes prestigieuses qui ne pouvaient que faire rêver le jeune amateur que j'étais.
Et depuis, je suis allé très régulièrement chez lui, où il m'a toujours accueilli avec bonté et une gentillesse infinie, et ça, je ne l'ai jamais oublié.
Il m'a fait progresser dans la connaissance de cette musique à pas de géant et, grâce à lui, j'ai pu rencontrer, connaître et fréquenter de multiples artistes, en fait tous les rois du jazz : les Louis Armstrong, Duke Ellington, Lionel Hampton, Count Basie, Mezz Mezzrow,  Earl Hines,  Benny Carter, Kid Ory … Enfin vous voyez !

 

LA JOURNÉE DE TRAVAIL D'HUGUES PANASSIÉ

 

C'était un homme fascinant, à la très forte personnalité, possédant un formidable rayonnement, et d'une grande générosité,
À Montauban, comment étaient organisées les journées du Maître ?
Après le petit déjeuner, Hugues montait dans son bureau et là, personne ne pouvait le déranger, car il répondait à son volumineux courrier, aidé par Madeleine Gautier. De plus, il détestait le téléphone, ne répondant jamais aux appels et laissant la tâche à sa collaboratrice.
Pendant ce temps, il me donnait divers petits boulots :  lectures de multiples revues où j'avais la redoutable tâche de lui annoter et signaler ce qui méritait d'être lu, de penser aussi à des idées pouvant améliorer la vie et l'efficacité des Hot Clubs régionaux, ou simplement rangement des disques et rédaction d'étiquettes. Repas à midi et Hugues remontait dans son bureau de 14 à 17 h, pour écrire des articles, rédiger la chronique des nouveaux disques  et, à 17 h, il descendait dans la pièce aux disques où on écoutait de la musique jusqu'au dîner du soir. Dans cette grande pièce, outre les disques et les appareils, il y avait des fauteuils, et aussi un grand canapé occupé toujours, à partir de 17 h, par les mêmes habitués: Pierre Artis, journaliste qui deviendra secrétaire général du HCF, Henri Barrié, le poète-batteur-fumeur de pipes Georges Herment, le pianiste Jimmy Rena (René Larroque) et sa femme la guitariste Mano, Jean Larroque le frère soir de Jimmy... Il y avait même dans un coin un washboard qu'utilisait parfois Hugues les soirs d'euphorie ! Et tous, on écoutait religieusement la musique avec les commentaires avisés et les mimiques du Maître  des lieux.
Les années passent, notre amitié et notre estime ne font que grandir, et nos confrontations, courtoises mais enflammées sur les mérites de divers musiciens, faisaient bien rire les habitués de la maison. Là, on était entourés de connaisseurs et surtout d'amis. Cela a hélas beaucoup changé avec les années, où les groupies et autres admirateurs inconditionnels ont entouré de plus en plus celui qui est devenu, pour ces jeunes cervelles trop admiratives pour y voir éclore la moindre lueur d'esprit critique, presque un gourou, dont chaque propos, sur quelque sujet que ce soit, était parole divine ! On y reviendra.
Après le dîner du soir, on réécoutait de la Ia musique jusqu'à environ 23 h. Sur de multiples sujets, vous le savez peut-être, Hugues avait des idées très tranchées, définitives, que ce soit sur la nourriture, l'habillement, les vins, la religion, le sport, la musique évidemment, et même les eaux minérales... Il adorait la cuisine chinoise, et Mima, nom affectueusement donné à la mère de Madeleine Gautier, confectionnait divers plats avec maestria, Lorsqu'elle faisait certains soirs des  « farinettes » (en fait des crêpes), c'était le bonheur, le visage d'Hugues irradiait de plaisir. Et là, longues discussions, plutôt exposés très définitifs d'Hugues sur les vins : apologie du cahors, injustement étranglé par les odieux Bordelais, vive aussi les gouleyants vins de Loire (comme il avait raison ! ), les Saumur-Champigny, Saint-Nicolas-de-Bourgueil, Chinon. Il aimait aussi beaucoup les champignons, et le sachant, à la bonne période, je lui portais des girolles, ce qui le ravissait, car je suis un mycologue distingué (les mycologues comme les entomologistes sont toujours distingués ! ).

 

NOTRE LONGUE AMITIÉ


C'est ainsi que notre amitié s'est de plus en plus soudée et qu'il m'a fait avancer dans la découverte et surtout la compréhension de toutes les beautés et émotions que nous offraient ces merveilleux artistes noirs de jazz. Cependant, s'il m'a énormément appris sur le jazz et m'a fait progresser rapidement, je lui ai bien rendu la pareille pour beaucoup d'artistes de blues ! Eh oui! Il faut dire qu'il connaissait et admirait déjà la musique des bluesmen anciens comme Blind Lemon Jefferson, Texas Alexander, Lonnie Johnson, Leroy Carr, Robert Johnson, Blind Boy Fuller, Big Bill Broonzy, , ,
Généreusement, il m'avait donné des adresses d'amateurs :  ce fut d'abord le suisse Ernest Zwonicek, puis des amateurs américains qui désiraient échanger avec des Français. Pour obtenir ces disques qui nous faisaient rêver et que l'on ne trouvait pas en France, un seul moyen :  le troc! On envoyait douze disques 78 tours qui intéressaient les Amerloques -des Django, Grappelli, Combelle, souvent des disques de la marque Swing, plus tard des Bechet, Luter et on recevait les douze disques US que l'on convoitait. Très vite, partant des Big Joe Turner, Jimmy Rushing, Hot Lips Page, je me suis passionné pour le blues, les grands bluesmen, avec le blues rural d'abord, puis le blues urbain, avant d'arriver au Chicago blues, Et j'ai pu monter une collection impressionnante. C'est ainsi que de nombreux disques mentionnés dans la Discographie Critique, comme ceux de Lightnin' Hopkins, John Lee Hooker, beaucoup de Muddy Waters, sont mes disques :  par contre, malgré mes exhortations pressantes et renouvelées, Hugues n'a jamais voulu inclure des titres de Memphis Slim, Little Walter, T-Bone Walker, prétextant qu'ils étaient de mauvais chanteurs!
Quelle erreur! Il a heureusement changé d'avis, notamment pour Memphis Slim. Tiens, voilà parmi bien d'autres, une exceptionnelle qualité d'Hugues Panassié : lorsqu'il se rendait compte qu'il avait mal jugé un artiste, il n'hésitait jamais à revenir sur son avis premier, en écrivant: « Je me suis trompé dans mon jugement sur ce musicien et j'avais tort ». Eh bien, regardez autour de vous, ils ne sont pas très nombreux ceux qui font preuve d'une telle probité !
Dans son désir permanent de la recherche de la vérité, il allait très loin. Un exemple : s'étant rendu compte que de nombreux musiciens aimaient bien Lester Young qu'il avait dénigré, il s'était astreint, à un moment, à jouer tous les matins avant le petit déjeuner un disque de Lester Young pour piger ce qui lui avait échappé. Pour ceux qui aiment les précisions ce titre était These foolish things version Aladdin. Quel sérieux, quel acharnement pour étayer au mieux son jugement !
En octobre 1950. Hugues Panassié m'a écrit une lettre pour me proposer d'être le vice-président du HCF, ce qui a été ratifié par l'assemblée générale au mois de novembre suivant. Contrairement à ce que pensent certains de mes « amis », si j'ai été flatté d'avoir été choisi par cet homme que j'admirais tant, je n'aime guère les titres et encore moins les honneurs. Je suis tellement conscient de mon immense valeur qu'aucun titre ne peut me satisfaire !
Ce qui frappait chez Hugues, c'était son désir forcené de convaincre, de transmettre tout ce qu'il savait. C'était un perfectionniste aussi dans sa recherche de la vérité. Je parle ici de la musique que nous aimons. Par contre, je lui ai souvent conseillé ( car nos conversations étaient très directes, très libres, sans tabou) d'éviter de se servir de son rayonnement d'immense critique de jazz pour faire gober à de jeunes admirateurs crédules ses passions sur de multiples sujets n'ayant aucun rapport avec le jazz.
Quant à nos rapports personnels, je lui ai toujours dit que nous nous fréquentions pour notre passion commune pour cette musique, pour la faire aimer du plus grand nombre, pour favoriser la venue de grands musiciens en France, et uniquement pour cela! C'est ainsi que j'ai participé activement à ses côtés à la venue de Big Bill Broonzy, de Sister Rosetta Tharpe, d'Earl Hines... Je me souviens d'être allé à la poste de Montauban pour affranchir une lettre importante destinée à LEE CONLEY « BIG BILL » BROONZY: c'est ainsi qu'Hugues avait rédigé l'enveloppe et ça l'amusait énormément.
Hugues Panassié avait un tel charisme que certains de ses jeunes « adorateurs » se sont crus obligés, certainement pour s'identifier au plus près au Maître, de copier ses manies, ses goûts et même sa manière de se comporter et de s'habiller, portant larges bérets, s'affublant de pèlerines, fumant évidemment la pipe, se délectant de vin de Jerez, allant jusqu'à éviter de boire du vin avec le fromage (!), se convertissant au catholicisme pur et dur. ..Par mimétisme, j'en ai vu chez moi, lors d'un concert privé de Sister Rosetta Tharpe, en présence du président, prendre le revers de leur pantalon pour hisser une jambe et la placer sur l'autre, ce que faisait Hugues à cause de son handicap !
Au secours! Où le fanatisme va-t-il se loger?

 

 L'IMMENSE CRITIQUE

 

Pour revenir, c'est mieux, à l'immense critique, disons qu'Hugues avait une oreille d'une rapidité admirable, qu'il avait des idées inédites pour faire donner aux musiciens le meilleur d'eux-mêmes lors de ses supervisions de séances d'enregistrement. Quant à son talent d'écrivain, il était remarquable car il savait, avec des mots simples, sans le moindre pédantisme, décrire la musique et surtout donner à son lecteur l'envie d'écouter le disque tout en lisant sa chronique. Il a été un modèle que nous essayons de suivre: pas de mots « savants » pour se faire mousser, mais réussir à se faire comprendre du plus humble de ses lecteurs.
Quel magnifique talent, quel remarquable pédagogue, quel excellent transmetteur d'émotions! Là est le grand Hugues Panassié, pas l'homme qui, vers la fin de sa vie, a servi malgré lui de modèle pour que ses thuriféraires (thuriféraire = qui porte l'encens) copient servilement toutes ses lubies extra-jazz. Ne mélangeons pas tout! Seigneur, gardez-moi de certains de mes fans !
 
Car Hugues Panassié, je l'ai connu cent fois plus et mieux que tous ces gardiens fébriles et tardifs qui se sont arrogé le droit d'être les défenseurs exclusifs de la parole sacrée du Maître. Au cours de presque trente ans d'amitié, de complicité, d'entente, de rires, de discussions serrées sur la valeur de certains musiciens, j'ai été aussi son collaborateur le plus important, et de très loin, que ce soit pour la marche du HCF jusqu'en 1972 (!) ou pour mes avis sur la musique. Sachez qu'à sa demande certains articles du Dictionnaire du Jazz, qu'il m'avait dédié (je parle de la première édition) ont été écrits par moi ! Aïe ! Je peux même donner les titres de ces rubriques !
Hugues Panassié a eu le mérite immense de défricher cette musique nouvelle, d'en séparer le bon grain de l'ivraie, d'en dégager les grandes règles, de mettre à leur vraie place et de faire connaître les grands artistes grâce à son talent, son impact, ses écrits, ses causeries, son action, Il a permis à de multiples personnes de découvrir l'émotion qui se dégage de l'Art, tant vocal qu'instrumental, des Noirs des États-Unis.
 
Merci Hugues !
 

Jacques Morgantini *

Bulletin du Hot Club de France N° 615 novembre 2012

* Jacques Morgantini fut vice-président du Hot Club de France pendant de nombreuses années. Il en a été écarté en 1972 dans des conditions particulièrement mouvementées et difficiles pour lui. Son témoignage sur Hugues Panassié n'en a que plus de valeur.

 

Témoignage de Michel Perrin

Hugues était l'illustration vivante de cette phrase de Pierre Reverdy: « La connaissance profonde d'une chose, d'un art en particulier, vous donne la clef de presque tout le reste, et des autres arts plus particulièrement ».
Son incomparable connaissance du jazz avait donné à Hugues la clef de presque tout le reste. Il aurait pu être un grand critique littéraire, un grand critique gastronomique, un œnologue de premier ordre. Il en allait ainsi de la plupart des domaines, sauf de la peinture, qui, de son propre aveu, lui échappait. La vérité, c'est que, dès qu'il s'intéressait à quelque chose, il n'avait de cesse qu'il ne l'eût approfondie. Il était tout le contraire de «  l'honnête homme »  aux clartés de tout. Il ne se contentait pas des clartés. Il lui fallait aller jusqu'au fond.

 
Michel Perrin (écrit en avril 1994)

Bulletin du Hot Club de France N° 431 décembre 1994

   

Témoignage d'Alain Massart

« Ce que c'est difficile de parler d'un si grand homme! »
Hugues Panassié dans « Monsieur Jazz ", page 50 (à propos de Pierre Reverdy)  

A Michel Perrin

« Maintenant, écoutez le solo de Tommy Ladnier dans le dernier chorus de « Fidgety feet » et dites-moi si ce n'est pas enthousiasmant » ( « Jazz Tango Dancing » n° 39 -Décembre 1933). Hugues Panassié est bien là, dans ces deux lignes : L'enthou­siasme - le transport divin - qui l'a animé toute sa vie et la communication, le partage : « Ecoutez »... « Dites-moi ». Natu­rellement je n'ai pu résister à l'envie de l'écouter ce solo de Tommy Ladnier et Fidgety feet a été un de mes premiers disques, suivi d'autres « A ne pas manquer ! » et je me suis toujours félicité d'avoir fait confiance au critique aussi sûr que passionné.
Après lecture de quelques numéros de « Jazz Tango Dan­cing », j'ai écrit à Hugues Panassié, le harcelant de multiples questions et il me répondait toujours, rapidement, sur tous les points, avec une patience sans bornes. Comme je lui deman­dais de m'expliquer ce qu'était une sourdine" wawa " et de m'en donner un croquis, il me répondit qu'il était «  l'homme le plus incapable au monde de dessiner et qu'il le regrettait  beaucoup » mais il me donna toutes explications et je n'ai jamais appris davantage par la suite sur la fameuse sourdine.
 Un beau jour de 1937, aux vacances, il m'invita chez lui, au château de Gironde, en Aveyron où il m'accueillit sur le perron avec ce sourire lumineux de tout le visage, ce regard attentif, pénétrant et chaleureux, fidèle reflet de sa personnalité. Après qu'il m'eut montré les pièces maîtresses de l'imposant édifice, la Chapelle de Notre-Dame-de-Gironde et l'impression­nant panorama de la vallée du Lot, nous entrâmes dans le vif du sujet, ce jazz grâce auquel je me trouvais en présence de l'homme qui devait lui consacrer sa vie.
Nous avions l'habitude, à Bordeaux, en ces jours, de nous réunir souvent, entre amateurs, pour de confortables séances d'écoute et apprenions par cœur les quatre ou cinq 78 tours publiés chaque mois. Mais là, à Gironde, je découvris les joies d'un véritable festival donné entre les murs du château, murs dont l'épaisseur devait laisser Django rêveur: « Un mètre cinquante, oh ma Mère! ». Les Okeh rouges de Louis, les Columbia drapeau et bleus de Bessie Smith, de Fletcher, les Duke que nous ne connaissions pas et la joie d'Hugues offrant ce festin à ses amis !
 
Toute cette musique prenait un relief nouveau pour moi, pour nous tous puis-je dire car Hugues possédait déjà cette faculté de faire saisir à tout son entourage la pulsation vivante du Jazz, sa force expressive qu'il avait su découvrir au contact des musiciens noirs, les créateurs. C'était merveille de le voir faire apparaître les moindres nuances du jeu des orchestres ou des solistes, leur swing, par des gestes, attitudes et expres­sions d'une justesse et d'une intensité saisissantes, révélatrices. Pénétrant toujours plus avant dans le monde musical du Jazz il devait par la suite, tout naturellement, porter cet art du mime au point de perfection dont on peut se faire une idée par la séquence du Body and soul de Coleman Hawkins in­cluse par bonheur dans le film « Hugues Panassié ou la passion du Jazz » (entretiens avec Jean Arnautou, producteur et André Limoges, réalisé par Paul Paviot). Nous ne les remercierons jamais assez de nous avoir donné, en 1973, ce document unique où Hugues apparaît et demeurera dans sa vraie dimen­sion: ayant vu le mime du Body and soul Budd Johnson s'est exclamé: " Cet homme nous a compris » !
 
***
Comme tant d'entre nous j'ai certes fait la connaissance du Jazz par l'audition des disques, d'abord, puis des musiciens en direct mais je suis pleinement convaincu que c'est par les livres, études, chroniques d'Hugues Panassié et surtout en écoutant le jazz avec lui que j'ai pu comprendre les lois de cette musique, en saisir l'âme, la beauté et en éprouver de très grandes joies. Je voue à Hugues à cet égard une profonde gratitude, bien persuadé que ce sentiment est partagé par beaucoup !
 
***
De multiples traits du haut caractère d'Hugues Panassié m'ont impressionné au fil des quarante années pendant les­quelles j'ai eu, comme tant d'amateurs, le privilège de l'appro­cher : vaste intelligence, vive sensibilité, non-conformisme, combativité inlassable, simplicité, bonté, humour : que de qua­lités majeures réunies chez un seul homme !
Je me souviens combien j'ai admiré sa volonté et son courage alors que privé de l'usage d'une jambe, paralysée, il tenait à nous accompagner, à vélo, « mordant le coussin » des kilomètres durant, au départ de Montauban, pour se réadapter à la natation, à Ardus, plage sur l'Aveyron... avec le sourire ! Cette capacité de lutte, il l'a constamment utilisée, aussi ardent à promouvoir ce qu'il plaçait au-dessus de tout, la vérité et la beauté, qu'à stigmatiser les erreurs, la médiocrité, la compro­mission. Sa générosité était sans mesure, à l'image de sa passion du Jazz et de l'amitié qu'il portait aux musiciens. Ainsi, alors qu'il aurait pu, l'été venu, alléger le poids des activités quotidiennes et prendre du repos, il organisait ces « Stages d'éducation Jazz » donnant sans compter ce qu'il considérait « avoir reçu » à tous ceux qui voulaient bénéficier de son expérience.
 
***
Et que dire de son don de l'écriture !
Les vingt-quatre volumes du Bulletin du Hot Club de France dont Stanley Dance a déclaré qu'ils constituaient « la plus belle œuvre de Panassié » foisonnent de textes éblouissants par la sûreté et la profondeur du jugement, la richesse des décou­vertes et la force claire de l'expression. Qui approchera du niveau de ces écrits ? Entre tant d'autres ceux de 1954-1956 sur les disques d'Art Tatum publiés à cette époque ? Ces pages qui brûlent du feu de l'inspiration sont si belles qu'elles s'élèvent à la hauteur des sublimes improvisations du pianiste, s'identifient littéralement à sa musique, similitude que Duke Ellington a magistralement condensée en deux mots sonnant comme deux notes piquées dans l'aigu de son clavier : « MONSIEUR JAZZ » !
 
Alain Massart

Bulletin du Hot Club de France N° 431 décembre 1994

Témoignage de Paul Andréota

Il y a trois ans, lorsque j'ai amené au Moustier un des directeurs de chez Stock pour mettre sur pied la publication des mémoires d'Hugues Panassié, mon idée était la suivante : Hugues avait merveilleusement parlé du jazz dans bien d'autres livres, mais il avait aussi, et toujours merveilleusement, parlé de bien d'autres sujets -y compris lui-même -à ceux qui l'entouraient. Alors pourquoi ne pas en faire profiter tout le monde ?
J'étais loin de me douter, ce soir-là, que lorsque je lirais le livre, Hugues nous aurait quitté. Bien plus : jusqu'à cette lecture, je ne l'ai jamais complètement accepté. Le genre de choses qui m'arrivait sans arrêt : en octobre dernier, voyant les vendangeurs s'affairer dans les vignes qui entourent ma maison tourangelle, je me suis surpris à penser « il faudra que je demande à Hugues si l'année est bonne ».
Tout de suite après, il y a ce petit pincement glacial : « imbécile qu'est-ce que tu racontes, on ne peut plus rien demander à Hugues! ».
Erreur profonde! Les 368 pages de « Monsieur Jazz » vien­nent me prouver qu'il y a encore des tas de choses qu'on peut demander à Hugues ! Je pense surtout aux jeunes, a ceux qui ne l’ont pas, ou peu connu.
On a souvent présenté Panassié comme un maître à penser. Et apparemment, il y avait un peu de ça. Sa forte personnal1té attirait, sa brillante dialectique avait vite fait de convaincre ; son charme immense faisait le reste. Ou on le rejetait en bloc, ou on était tout entier enveloppé par lui. Dans les deux cas, on lui en voulait un peu.
Sa ressemblance physique avec André Breton ( et aussi cer­tains traits de caractère; ils étaient tous les deux des « pois­sons » types) n'a fait qu'accentuer le malentendu. On a prétendu qu'Hugues était le « pape du jazz » par analogie à Breton « pape du surréalisme ». Ses ennemis le dépeignaient parfois comme un personnage fachisant, solennel, pontifiant. C’est là ­- ce livre tout entier nous le prouve - une image complètement à l'opposé de la vérité.
D'un bout à l'autre Hugues nous y apparaît tel qu'il était, essentiellement : un lucide et un passionné. Les deux vont ensemble.
Passionné de quoi ? De TOUT. A vrai dire, la diversité de ses passions - plus exactement le fait qu'il semblait toutes les mettre sur le même plan, accordant une importance égale à un chorus de jazz, un verre de Jerez, un texte d'un Père de l'Eglise - était son trait de caractère le plus traumatisant pour ceux qui l'abordaient.
Hugues semait parfois une véritable panique (une panique joyeuse! ) chez ses interlocuteurs, et il en sera certainement de même chez ses lecteurs. Mais ce serait une grossière erreur de croire que le goût du paradoxe est un genre qu'il se donne, une attitude littéraire à la Oscar Wilde. La clef du personnage était ailleurs et elle nous est livrée ici, noir sur blanc, avec une évidence éblouissante.
Ses émerveillements continuels... cette constante disponibi­lité... son refus des fausses échelles de valeur... sa haine ins­tinctive des rhétoriques truquées... ses crises d'enthousiasme... cette façon de ressentir avec acuité l'absurdité du monde des grandes personnes et de faire jaillir le comique là où, à pre­mière vue, il ne se trouve pas... tout en lui montre qu'il avait su préserver ce qu'il y a de plus précieux dans l'homme: le don d'Enfance.
« Le royaume des cieux leur appartient »... Hugues, nourri de christianisme, n'avait pourtant pas eu besoin de méditer cette phrase pour retrouver la pureté de l'enfance: elle lui était naturelle. Pour citer une autre tradition sacrée il n'avait pas eu, comme disent les Vedas, à « libérer l'Enfant-Roi qui est en nous ». Parce qu'il ne l'avait jamais étouffé.
De l'enfance il avait aussi la transparence, la vulnérabilité, le don des larmes, les éclats de rire homériques, les fringales subites, le goût des jeux et des farces. Il était normal que ses préférences littéraires aillent aux auteurs marqués du même si­gne : Dumas, Jules Verne, Cami, Bloy. Comme il était normal qu'il se sente chez lui dans le monde des Noirs américains et de leur musique.
Seule la joie est vraie, cette affirmation est au centre du livre comme elle était au centre du personnage. Elle éclaire tou­tes les contradictions apparentes. La joie n'établit pas de hiérar­chie entre les objets qui l'éveillent. Ce peut être une prière, un paysage, un visage ou un pâté en croûte, quelle différence ? ElIe est partout lorsqu'elle est en vous.
Mais au-delà des contradictions elle éclaire surtout ce que fut une vie tout entière consacrée à se battre d'estoc et de taille contre la fétide morosité de notre civilisation pourris­sante.
Voici une livre qui nous vient tout droit, comme la, musique de Louis Armstrong, de quelqu'âge d'or passé ou à venir. Ou­vrons-lui grand nos oreilles et nos cœurs. C'est pour nous une occasion inappréciable de boire à la Source.
 
Paul Andréota.

 

Témoignage d'André Doutart

 

PIONNIER DE LA CRITIQUE 

 

On commença à connaître les critiques de jazz au début des années 30. Ils étaient rares à l'époque, mais judicieux. L'un des premiers, Charles Edward Smith, expliquait dès 1930 la différence entre le « jazz band » de Paul Whiteman ou la musique symphonique de Gershwin et les véritables « hot bands ». Marshall Stearns, habitué du Cotton Club et du Savoy, connaissait le jazz depuis les Hot Five de Louis Armstrong et il créa la Fédération des hot clubs d'Amérique. Après des années d'échanges épistolaires Hugues allait le rencontrer à New York en 1938.
En 1933, le hollandais Henk Niesen, un ami de Panassié spécialiste de Duke Ellington, analysait minutieusement les plus belles réussites de cet orchestre. John Hammond, familier de Fletcher Henderson, de Teddy Wilson et de bien d'autres grands musiciens eut l'occasion de faire un voyage en Europe au cours de l'été 1933. Hugues Panassié entretint des rapports avec lui et le retrouva à New York. N'oublions pas Ellen Oakley, future Mrs Stanley Dance, que Hugues rencontra très souvent quand il séjourna aux Etats-Unis. Les contacts étaient fréquents entre ces découvreurs du jazz imperméables aux inter­ventions commerciales. Hugues Panassié s'intéressait au jazz depuis 1927. En 1932 il fit la connaissance de Louis Armstrong venu passer quelques jours à Paris. Ce fut le début d'une amitié entre les deux hommes qui dura tout au long de leur vie. Hugues fut le premier à se rendre compte et à faire connaître la valeur incommensurable de ce musicien sans égal. « Nous sommes une multitude de musiciens qui devons une grande partie de notre renommée à ce cher Hugues. Et même le plus célèbre d'entre nous : Louis Armstrong » déclara Duke Ellington.

 

 PREMIER HISTORIEN DU JAZZ

 

A l'âge de 19 ans Hugues Panassié devança tous les autres critiques en écrivant ce livre étonnant: « Le Jazz Hot », paru en 1934.
Déjà en 1926 André Schaeffner avait publié un ouvrage remarquable concernant la genèse du jazz. En 1932 paraissait « Aux Frontières du Jazz », recueil assez ésotérique où Robert Goffin rédigeait sa théorie du jazz. Mais Panassié était « le logicien du jazz » ainsi que l'avait qualifié Georges Hilaire qui voyait dans son livre une « doctrine du jazz, la plus complète, la plus logique, la plus vivante ». Quant à George Frazier, célèbre critique américain, il écrivit que « Le Jazz Hot est un livre extraordinaire. Il est fantastique que personne en Amé­rique n'ait pu l'écrire... Le Jazz Hot est à la fois merveilleux et décourageant parce que personne ne peut jamais écrire un livre pareil ». Et pourtant ce livre que Hugues avait écrit si jeune contenait bien des erreurs, bien des oublis qui furent corrigés dans une quinzaine d'ouvrages parus de 1943 à 1971. 1932 vit la création du hot Club de France, une des rares organisations dont l'existence dure depuis 62 ans, et dont Hugues fut le président depuis le début jusqu'à sa mort.
Il continua son œuvre avec autant d'aisance et de savoir dans « Jazz -tango-dancing », puis en 1935 dans la revue dont le titre était celui de son livre, « Jazz Hot », où il nous apprit à reconnaître les solistes. Grâce à lui la vision, ou plutôt l'au­dition que les amateurs avaient du jazz changea de plan. Son enseignement par l'écrit se complétait par de multiples confé­rences en France ou à l'étranger, présentations et commentaires de disques, émissions radiophoniques.

 

ORGANISATEUR D'ENREGISTREMENTS NOUVEAUX

 

On mesure aussi les qualités d'imagination novatrice de Panassié lorsqu'il organisa des séances d'enregistrements inu­sités. En 1937 le disque Swing n° 1 fait entendre un quatuor de saxophones : Crazy Rhythm et Honeysuckle Rose. Jamais quatre grands représentants du même instrument n'avaient été ainsi réunis en un seul disque : Ekyan, Combelle, Carter et Hawkins. La même année il assemble une formation où la section mélodique ne comprend que des cuivres : Between the devil and the deep blue sea et Bugle calI rag par Dicky Wells et trois trompettes. Avec I got rhythm c'est un trio de trom­pettes par Bill Dillard, Bill Coleman et Shad Collins. Suivit un trio de violons jouant Lady be good par Warlop, Grappelli et South. Puis cinq duos de trompettes et violon par Bill Coleman et Grappelli. Mentionnons aussi Bill Coleman blues, solo de trompette accompagné par la seule guitare de Django. Plus insolite encore un poème lu par son auteur, Pierre Reverdy, avec un contre-chant de trompette par Philippe Brun. Pour ce qui concerne les quatuors de saxophones la marche était ouverte à quantité de suiveurs.
En 1950, Panassié fit enregistrer par Willie Smith « Le Lion » Reminiscing the Piano Greats, un microsillon sur lequel, pour la première fois, un grand musicien évoque fidèlement des grands pianistes de la première époque du jazz. Là encore la formule fut reprise. 

 

INITIATEUR DU « REVIVAL » 

 


On se souvient qu'en 1938 Panassié retrouva à New York Tommy Ladnier, ce trompette qui était bien oublié. Il organisa les fameuses « Sessions Panassié » avec Sidney Bechet, Mezz Mezzrow, Zutty Singleton, des musiciens qu'on avait cessé d'en­registrer alors qu'ils étaient dans leur meilleure forme, âgés de 35 à 40 ans. Ces enregistrements, continuellement réédités depuis, ont eu une influence immense, notamment sur Claude Luter, Maxim Saury, Claude Abadie, Claude Bolling, et tant d'autres musiciens européens dont la carrière commença dans les années 40. Ils étaient bien loin de s'enfermer dans un passéisme stérile comme le leur reprochèrent quelques corni­chons progressistes. Hugues écrivait à propos de ces adversai­res du jazz traditionnel : « Ils veulent que le jazz fasse machine arrière... D'une musique de danse au swing impétueux, qui réchauffe le sang, on fera une musique de concert anémiée, afin d'obéir aux idées reçues... Et avec quelle hypocrisie! Au nom du progrès! Vous savez, les vieilles sornettes : « On n'est plus à l'époque des diligences... Le jazz, c'est pareil, tout ce qui n'est pas moderne est moche... ». L'orchestre de Claude Luter est l'orchestre le plus moderne. Tournant le dos aux poncifs éculés, ces jeunes ont su voir dans le jazz ce qui était nouveau, ce qui était authentique... C'est un orchestre de jazz. Le jazz, c'est l'orchestre de Claude Luter aussi bien que celui de Count Basie ».
Hugues Panassié possédait une culture universelle. Ses lectures préférées allaient entre autres à Léon Bloy et à Chesterton. Il appréciait la fermeté de la réflexion de cette philosophe du plus haut mérite : Simone Weil (qui mourut à Londres en 1943). Une citation de cette grande spiritualiste peut s'appliquer à la musique de jazz et à ses musiciens : « Il serait vain de se détourner du passé pour ne penser qu'à l'avenir... L'avenir ne nous apporte rien, ne nous donne rien. C'est nous qui, pour le construire, devons tout lui donner. Mais pour le donner, il faut posséder, et nous ne possédons d'autre vie, d'autre sève, que les trésors du passé, assimilés, recréés par nous ».
Rien ne nous étonnait chez Panassié si éclectique, capable de rédiger une étude de 23 pages sur « Nietzsche en face du christianisme » dans une revue en 1945 ainsi que des conseils pratiques: « Comment éviter les maux de gorge » dans un périodique de 1951.

 

PREMIER CRITIOUE HONORÉ PAR LES GRANDS JAZZMEN

 

Depuis longtemps le nom d'un jazzman (ou d'une autre célébrité) était parfois donné en son hommage à la composition d'un musicien. C'est le cas, par exemple, pour Whiteman Stomp, Blues for Fats, Bunny, Blues for Jelly, Mano, etc. Mais c'est à Hugues Panassié qu'appartient l'antériorité pour les titres dédiés à un critique européen. D'abord deux grands chefs d'orchestre, Count Basie attribue à Hugues son Panassié stomp et la même année 1938, Jimmie Lunceford interprète et enregistrera le 3 janvier suivant Le Jazz Hot (dedicated to Hugues Panassié). Bien d'autres musiciens donnèrent le nom de Panassié, ou de son entourage, à leur enregistrement. En 1947 Don Byas enregistre Blues for Panassié. Earl Hines Singin' for my French brother en 1949, puis en 1965 65 Faubourg (l'adresse de Hugues). Lionel Hampton titre une de ses compositions Blue Panassié en 1953, Mezz Mezzrow Rockin' for Panassié en 1954 et Willie Smith " Le Lion » H and M blues (Hugues et Madeleine) en 1665. Citons encore Chez Panassié en 1970 par les Panassié Stopper sans oublier Blues for Papa Jerez par le Trio Jimmy Rena en 1975. On pourrait y ajouter les titres en hommage au H.C.F. : Hot Club Stomp (1933), Hot Club blues (1937), Blues for Hot Club de France (1953). HCF Boogie (1976).
Hugues bénéficia de l'estime du plus grand de tous. Jamais personne n'aurait pu comme lui suivre la tournée de Louis Armstrong dans une randonnée de 14.000 kilomètres en 1949.

 

INVENTEUR DE LA DISCOGRAPHIE CRITIOUE

 

En 1938, à New York, Panassié rédigea un ouvrage intitulé «  Hugues Panassié discusses 144 hot jazz Bluebird and Victor records ». Une des photos représente Hugues jouant de la clarinette à côté de Tommy Dorsey le 20 octobre 1938. (Hugues enregistra son seul disque à Zurich en 1941). Cette sélection des 144 meilleurs disques de ces marques, de Henry Allen à Dicky Wells avec commentaires et appréciations fut suivie par des discographies complètes en 1948, 1951 et 1958. Les amateurs eurent ainsi à leur disposition un guide leur permet­tant de distinguer les meilleures productions, donc d'éliminer un grand nombre des disques publiés en quarante ans de jazz. La réussite de ce véritable « monument » si agréable à consulter était le résultat de trente années d'efforts, de recherches, de recoupements opérés jour après jour avec un zèle inlassable puisque le choix de Panassié plongeait jusqu'aux racines, des premiers témoignages gravés en 1911, et se poursuivait jusqu'en 1958. Incisif mais jamais agressif Hugues continuait à être fidèle à sa ligne de conduite : défendre le jazz, et non pas le jazz d'un style ou d'une époque.

 

CRÉATEUR DU FESTIVAL

 

Avec le concours du Hot Club de France, la collaboration technique de Hugues Panassié et de Michel de Bry donna lieu à un événement sans précédent: le premier Festival inter­national de Jazz à Nice du 22 au 28 février 1948. Comme Hugues n'appartenait pas à la catégorie de ceux dont l'opportunisme renverse les convictions il fit venir à Nice les meilleurs musi­ciens de l'époque, entre autres Louis Armstrong, Earl Hines, Sid Catlett, Mezzrow, Baby Dodds, Lucky Thompson, Rex Stewart, Barney Bigard, Jimmy Archey, Django et Grappelli, Claude Luter et ses Lorientais ainsi que les meilleurs musiciens belges, suisses, anglais.
Aux Etats-Unis le premier Festival de Jazz ne se déroula que six ans plus tard, à Newport, en 1954.

 

PRIMORDIAL PÉDAGOGUE DU JAZZ

 

Hugues Panassié, auteur avec Madeleine Gautier du "Dic­tionnaire du jazz " qui parut en 1954 et fut remanié en 1971, était un critique constructif et agissant. En 1963 il créa les « Stages d'éducation jazz » qui se passaient dans sa disco­thèque deux fois par an. Les participants y venaient non seulement de France, mais de Belgique et d'Angleterre, de Suisse et d'Espagne, de Suède. En 1965, ayant eu le bonheur d'être l'hôte de Hugues pendant un mois entier, je fus témoin de la minutie avec laquelle il préparait les divers enregistre­ments pour l'éducation des stagiaires, reprenant plusieurs fois la reproduction sur bande du chorus nécessaire à sa démons­tration. Hugues avait l'obstination de sacrifier ainsi à une exigence de perfection.
Pendant près d'un demi-siècle il n'a jamais encensé les célébrités provisoires et il a souvent précédé la critique dans la découverte de nouveaux talents, nourrissant ainsi l'évolution du jazz. On ne saurait guère dire qui, avant lui en 1963, attira l'attention sur le remarquable guitariste Bill Harris. On lui accorde l'antériorité pour signaler, en 1969, l'arrivée sur la scène du jazz d'un jeune pianiste de 25 ans, inconnu mais aux dons considérables, Monty Alexander.
Qu'on ne nous reproche pas de laisser croire que Panassié a tout fait à lui seul. Mais il est indéniable que c'est lui qui a révélé le jazz aux amateurs français, qui a organisé les pre­miers concerts de jazz, qui a fait tourner l'orchestre de Rex Stewart en France après son succès en concert à la Salle Pleyel le vendredi 5 décembre 1947, tournée suivie de dizaines d'autres.
Bien des amis de Hugues, Paul Andréota, Alain Balalas, Michel Perrin, Jacques Pescheux, Jean Poinsot, Johnny Simmen, Pierre Voran et d'autres ont raconté sous forme de souvenirs, de récits, d'anecdotes les détails de cette histoire. Elle fut si intense parce que Hugues Panassié possédait deux qualités en apparence opposée, mais également fructueuses : l'enthou­siasme et la rigueur.
 
André Doutart